Le monde des aciéries


     Cette fascination pour le monde de l'industrie est étonnante chez quelqu'un qui n'a pas eu l'occasion de le fréquenter professionnellement. Très jeune, il ressentait déjà une forte attirance pour cet univers clos dont il ne restituait, faute de pouvoir y pénétrer, que l'aspect extérieur. Au cours de voyages en Allemagne il eut l'occasion de rencontrer des responsables syndicaux auxquels il s'ouvrit de ses projets et qui le confortèrent dans cette voie. A partir de ce moment il n'a de cesse de forcer cette citadelle. Lors d'expositions en Allemagne, il rencontre des directeurs de musée qui appuient sa démarche auprès des autorités. A l'époque les aciéries relèvent quasiment du secret-défense. Que veut aller faire chez Thyssen ce peintre suisse vivant en France ? Suspect, éminemment suspect !

     Avec la détente Est-Ouest, dans les années quatre-vingt, arrivera enfin l'autorisation sollicitée sans relâche pendant plus de quinze ans. Mais à l'écouter il ne fut pas déçu. Sa voiture à peine estampillée du macaron laissez-passer, il longeait des chariots d'acier sortant du haut fourneau. Pendant les trois fois trois semaines où on l'autorisa à investir les lieux, il fut accueilli sans arrière-pensée. Lorsqu'il émit le désir de s'approcher aussi près que possible de la coulée, un ange gardien demeurait à ses côtés afin de mesurer les gaz qu'il respirait. Au coeur de ce monde inquiétant, il élabora des toiles et des aquarelles étonnantes. L'acier en fusion, les vapeurs jaune soufre qui s'en échappent, les ouvriers, tantôt fourmis besogneuses, tantôt géants bleus, nous expédient à mille lieues des féeriques châteaux de Dordogne joliment érigés au bord de la falaise, qui satisfont par ailleurs son romantisme allemand.

Cette diversité des sujets déroute souvent à une époque où l'on aime tant la spécialisation. Et puis, ce goût pour l'industrie, pour les endroits un peu glauques de la capitale. Accrocheriez-vous de telles oeuvres aux cimaises de votre salon ?      Beaucoup répondront par la négative. Seuls quelques entrepreneurs ou quelques collectionneurs avertis se portent acquéreurs. Qu'importe, il en faudrait plus au chantre de la condition humaine pour qu'il abandonne son projet, lui qui répond à la première question par une autre : " Pensez à Munch, aimeriez-vous avoir tous ses tableaux dans votre salon   ?  "