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Avec la détente Est-Ouest, dans les années quatre-vingt,
arrivera enfin l'autorisation sollicitée sans relâche pendant
plus de quinze ans. Mais à l'écouter il ne fut pas déçu.
Sa voiture à peine estampillée du macaron laissez-passer,
il longeait des chariots d'acier sortant du haut fourneau. Pendant les
trois fois trois semaines où on l'autorisa à investir les
lieux, il fut accueilli sans arrière-pensée. Lorsqu'il émit
le désir de s'approcher aussi près que possible de la coulée,
un ange gardien demeurait à ses côtés afin de mesurer
les gaz qu'il respirait. Au coeur de ce monde inquiétant, il élabora
des toiles et des aquarelles étonnantes. L'acier en fusion, les
vapeurs jaune soufre qui s'en échappent, les ouvriers, tantôt
fourmis besogneuses, tantôt géants bleus, nous expédient
à mille lieues des féeriques châteaux de Dordogne
joliment érigés au bord de la falaise, qui satisfont par
ailleurs son romantisme allemand.
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Qu'est-ce qu'il
vient faire ici ce gars-là ?
Ulrich Wagner raconte l'expérience pénible
qu'il fit dans le métro. Alors qu'il avait obtenu les autorisations
nécessaires à l'exercice de son art en ces lieux,
il se mit à croquer un cireur de chaussures qui le laissa
faire sans ciller, et, le travail achevé, déchira
l'aquarelle.
Encore
ému aujourd'hui à cette évocation, l'artiste
s'interroge sur l'intolérance.
La question que se posent les ouvriers lorsqu'ils voient ce grand
bonhomme mince, armé de son encombrante sacoche, se mettre
à descendre péniblement les échelles métalliques
qui le conduisirent, par exemple, au fond des puits successifs
du chantier Météore, lui parait tout à fait
légitime. Premier mouvement : l'indignation. Ces chantiers
n'étant pas ouverts au public, il est strictement interdit
de les photographier, même pour ceux qui y travaillent,
la photo-souvenir à côté du tunnelier: prohibée.
Dans ce cas pourquoi ce gars-là a-t-il eu la permission
de s'installer avec ses carnets, ses crayons et ses pinceaux ?
Le stade de la méfiance passé, très vite
c'est la solidarité qui l'emporte. Cet homme, là,
sur le chantier, même s'ils ne comprennent pas toujours
ce qu'il fait, doit être protégé; de là
à l'adopter il n'y eut qu'un pas que certains franchirent
parfois en lui proposant de partager leur ordinaire.
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En regardant certaines toiles représentant le départ des ouvriers des
aciéries au petit matin, la visière du casque baissée
sur le visage, la bouche se résumant à un trait amère,
comment ne pas évoquer Germinal et le départ pour la mine
dans le matin blême. Peu de peintres ont le courage d'aller se colleter
avec de pareilles réalités sans doute parce qu'elles sont
dérangeantes et peut-être pas assez jolies pour figurer sur
les cimaises d'un salon bourgeois.
Pourtant la fin du XXe siècle a été marquée
par la réalisation de grands travaux : les chantiers de Météore,
la Grande Bibliothèque. Si comme les impressionnistes, Ulrich Wagner
est intéressé par les sites industriels, peindre
la réalisation achevée ne lui suffit pas, le chantier
dans toute son âpreté, sa pénibilité, sa dangerosité,
ses zones d'ombre et de lumière est un de ses sujets de prédilection.
Si on évoque devant lui Fernand Léger, "le chantre
des constructeurs", le rapprochement le laisse indifférent.
Lui ne chante pas, il dit ce qui est. Il dépeint un univers en
mouvement, pris sur le vif. L'ouvrier ne peut prendre la pose, et la passerelle
sur laquelle on l'a autorisé, lui le peintre, à s'installer,
sera détruite demain. Dans ces conditions il ne peut connaître
de repentir. Seule une solide expérience du métier lui permet
de camper d'emblée les personnages. Dans un bruit d'enfer, tantôt
aveuglé par les phares, tantôt plongé dans la nuit
par la poussière qui recouvre aussi sa boîte de couleurs,
il sera frôlé des dizaines de fois par d'énormes engins.
La curiosité, et aussi un goût certain des situations extrêmes
dans l'exercice de son art, sont ses seuls remparts contre la fuite.
Le monde des aciéries
Cette fascination pour le monde de l'industrie est étonnante chez
quelqu'un qui n'a pas eu l'occasion de le fréquenter professionnellement.
Très jeune, il ressentait déjà une forte attirance
pour cet univers clos dont il ne restituait,
faute de pouvoir y pénétrer, que l'aspect extérieur.
Au cours de voyages en Allemagne il eut l'occasion de rencontrer des responsables
syndicaux auxquels
il s'ouvrit de ses projets et qui le confortèrent dans cette voie.
A partir de ce moment il n'a de cesse de forcer cette citadelle. Lors
d'expositions en Allemagne, il rencontre des directeurs de musée
qui appuient sa démarche auprès des autorités. A
l'époque les aciéries relèvent quasiment du secret-défense.
Que veut aller faire chez Thyssen ce peintre suisse vivant en France ?
Suspect, éminemment suspect !
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Cette diversité des sujets déroute souvent
à une époque où l'on aime tant la spécialisation.
Et puis, ce goût pour l'industrie, pour les endroits un peu glauques
de la capitale. Accrocheriez-vous de telles oeuvres aux cimaises de
votre salon ? Beaucoup répondront par la négative. Seuls
quelques entrepreneurs ou quelques collectionneurs avertis se portent
acquéreurs. Qu'importe, il en faudrait plus au chantre de la
condition humaine pour qu'il abandonne son projet, lui qui répond
à la première question par une autre : " Pensez à
Munch, aimeriez-vous avoir tous ses tableaux dans votre salon?"
Evelyne Demory-Dupré
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